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C’est un professeur de français et d’histoire-géo de 40 ans, qui vient de me tirer les larmes des yeux et m’a bousculée, avec son premier livre !
Anthony Passeron a retracé dans un récit brillant et troublant, et avec une apparente facilité, l’histoire de sa propre famille et en parfait parallèle, la découverte du virus du Sida fin 70/début des années 80 dans « Les enfants endormis ». Il m’a complètement embarquée dans cette double narration triste, mais aussi passionnante.
Anthony dresse le portrait de sa famille habitant dans l’arrière-pays niçois, bouchers à une époque de père en fils, ou femmes de bouchers. Elle subira de plein fouet l’arrivée du Sida essentiellement via une communauté d’héroïnomanes, depuis Nice, au début des années 80, communauté dont fait partie Désiré, l’oncle d’Anthony.
C’est un beau jeune homme, le chouchou de la famille, à qui on laissera faire des études, afin de devenir clerc de notaire. Il sort à Nice, a beaucoup d’amis, et à un moment part à Amsterdam avec un couple d’entre eux, attiré par le cannabis puis par l’héroïne. 💉

Désiré a fait partie de ces « enfants endormis », toute cette génération de jeunes venant pour la plupart de familles aisées, qu’on retrouvait parfois au milieu des rues, dans les villages, une seringue d’héroïne plantée dans le bras. 😔
C’est un roman sur la famille, sur la fraternité. Le frère de Désiré, en l’occurrence le père du narrateur, devant, lui, abandonner ses études pour reprendre l’affaire familiale exigeante, ne comprendra jamais pourquoi son frère en est venu à se droguer et taira peine et colère toute sa vie, comme son père avant lui. Probablement que lui n’a pas eu le temps de se poser des questions.
C’est un roman sur la filiation, à travers Louise, la mère, figure tutélaire, fille de réfugiés italiens, au fort caractère, aux colères spectaculaires, qui restera longtemps dans le déni de la maladie de son fils, malgré les traces, la déchéance du corps, les vols d’argent dans la caisse de la boucherie.
Les recherches de l’auteur, comme des médecins :
L’auteur retrace toute l’histoire du sida, le « cancer gay », comme on persistera longtemps à l’appeler, depuis le premier cas recensé, mais pas comme tel, dans les années 20, au Cameroun. Comment il a migré des grands singes via la consommation de viande ou un accident de chasse, vers les grandes villes, comment il s’est développé via l’urbanisation et les transports et comment en 2014 il totalisait 36 millions de victimes !
J’aurais bien aimé avoir un prof d’histoire-géo comme Anthony Passeron. Il a rendu absolument accessible l’histoire des toutes premières découvertes des médecins lanceurs d’alerte peu écoutés, avant même que l’on nomme ce virus Sida, avant même que l’on sache même que c’était un virus, il a traité avec beaucoup d’amour l’histoire des malades, de leurs proches, il a rendu un bel hommage aux chercheurs, à leur courage, leur dévotion et aux associations.
Avec en trame de fond la concurrence permanente entre les labos de recherche français et les labos américains. 🧪
Il a fait de même avec l’apparition dans les petits villages de cette saloperie qu’était l’héroïne, et raconte la « French connection » dans le sud-est.
Mon ressenti :
Je suis née en 1972, l’apparition et la mise en lumière des 1ers cas de Sida est donc une histoire que j’ai vécue, de loin, depuis une petite bourgade de l’Allier, en plein Centre France, mais que je découvrais, jeune ado, à travers les Paris-Match (!) de mes grands-parents ou aux infos télé. Ma mère, infirmière libérale, suivait cela évidemment avec intérêt. 👩🏻⚕️
C’est une immense sensation de gâchis qui m’a saisie, après l’écoute du livre, en pensant à tous ces gens morts à cause de la drogue, à tous ces gens qui ont contracté le sida via les seringues qu’on se repassait souvent, les grossesses qui ont donné lieu à la naissance de bébés contaminés, enfants qui très vite perdaient leurs parents.
Les enfants endormis, c’est une enquête doublée d’une biographie à écouter ou à lire absolument, je remercie Anthony Passeron pour cela ! Pour ma part, après l’avoir écouté, je sais qu’un jour je le lirai en livre papier.
La voix de Loïc Corbery dès le début prend le ton adéquat à cette histoire, triste et contenu.
Du beau travail, un récit riche et complexe, et pourtant, pas très long.
Editions Globe. 288 pages. 2022

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