Chronique lecture ❤️: Sentir le sens de Mathilde Laurent

Chronique lecture ❤️: Sentir le sens de Mathilde Laurent

Podcast de l’article ici 👇🏻

J’ai beau avoir travaillé pendant 30 ans dans le monde fascinant de la parfumerie, je reste et resterai une apprentie, tellement il y a de choses à apprendre, à comprendre, à savourer, et tous les parfumeurs sont mes maîtres.

J’ai eu la chance de côtoyer certains d’entre eux, femmes et hommes de l’ombre, dans mon travail.

Ici assistante de Dominique Ropion, là parlant de parfums ou de livres sur le sujet avec Maurice Roucel à l’époque de mon travail chez Dragoco, société de composition et de matières premières, et plus largement en tant que formatrice chez Frédéric Malle, ami et pygmalion des nez, où j’ai reçu des myriades d’informations sur le métier.

Puis dans ma parfumerie Qu’importe le flacon, que j’ai créée en 2006 à Montpellier (revendue en juillet 2023 à mon collaborateur et ami, Damien Bru), auprès de gens lumineux et généreux, comme Marc-Antoine Corticchiato, créateur de la maison Parfum d’Empire.

Parfois, certains d’entre eux écrivent, pour ma plus grande satisfaction, en groupe comme Maurice Roucel, seul, comme le feu et grand Edmond Roudnitska, ou encore accompagnés par la plume d’une journaliste, comme ici, le duo entre Mathilde Laurent, et la journaliste Sarah Bouasse.

J’ai eu la chance de gagner leur ouvrage, Sentir le sens, grâce au réseau social de lecteurs Babelio et à la revue Nez.

Mathilde Laurent ©Alexandre Isard_Cartier

Je connaissais bien évidemment Mathilde Laurent, de nom, de réputation, et je vais être transparente, son aura m’impressionne. C’est une femme de mon âge, qui à 24 ans est devenue jeune parfumeur chez Guerlain puis œuvre dorénavant en tant que parfumeur maison chez Cartier. Un beau parcours.

Elle a son style, que jusqu’ici je pouvais déceler à travers ses créations parfumées. Je découvre dorénavant ses idées sur la parfumerie dans cet ouvrage que j’ai dévoré, autant que celui de la journaliste Maïté Turonnet. C’était passionnant, ces livres sont pour moi des bonbons ! 🍬

Je me glisse entre les chapitres, ici en désordre, car elle veut qu’on picore à notre guise dans l’ouvrage, je note, je relis, je cherche les points communs avec mon parcours, mais surtout avec mes idées et mon métier d’ancienne conseillère, et vous livre quelques idées.

Des idées communes, qu’on soit parfumeur-créateur ou parfumeur-détaillant :

On est nombreux à être toqués d’odeurs, à avoir constamment le nez en l’air, les cinq sens et l’olfactif plus particulièrement en éveil, et je suis ravie de faire partie de ces amoureux, qui ne sont pas pour autant des chiens de chasse, comme elle le rappelle, mais simplement des gens sensibles.

Dans son parcours à elle :

– une appétence importante pour la photographie puis les odeurs, à-travers celles, quotidiennes, qu’elle captait plus que ses camarades d’école, dans les miniatures qu’elle collectionnait, mais comme moi, à la condition de les ouvrir et de les sentir !

– des études pour entrer dans une école de parfumerie à Versailles, l’Isipca (qui n’a pas voulu de moi, mais cela ne m’a vraiment pas manqué 😋 )

– de l’audace pour aller parler à Jean-Paul Guerlain et décrocher un stage

– puis la reconnaissance de tout cela pour que la maison Cartier pense à prendre un parfumeur à demeure.

@Scentis shop

D’ailleurs, parlant de ce métier, beaucoup de gens pensent qu’ils “auraient pu être parfumeurs” ce qu’elle et moi avons entendu souvent… parce qu’ils aiment sentir ou reconnaissent des odeurs plus que leur entourage. Ce n’est pas tout à fait suffisant, j’espère ne pas décourager les foules. 😉 Il faut en effet savoir accueillir toutes les odeurs, et pas que les “bonnes”, savoir les intégrer à une palette pour créer, et pas seulement sentir ou reconnaitre, avoir une culture des odeurs, ce qui ne passe pas forcément par un “super-nez”.

Tenez, d’ailleurs, pas plus que les musiciens n’aimeraient qu’on les traite d’oreilles, ou les peintres de yeux, les parfumeurs n’aiment ce terme de “nez”, enfin pas tous. 👃🏽 Un compositeur, quel qu’il soit, je pense, sait déjà, en esprit, ce qu’il veut, et ne vérifie sur le terrain que pour conforter ses idées et continuer sa quête.

Mathilde Laurent parle vrai, cela me convient bien. Elle ose dire que les parfums sont identiques d’une personne à l’autre, qu’ils ne tournent pas, ce que je ne cessais de seriner à ma clientèle, dans ma boutique, comme autrefois chez L’Artisan Parfumeur ou encore Frédéric Malle.

Clientèle qui croit dur comme fer que “Mais sur ma peau, c’est tellement différent !”. Mathilde explique que sur soi, on n’a pas le même recul que sur une autre personne. En effet, on sent plus les notes de fond chez les gens qui nous entourent, et plus les notes de tête et de cœur sur soi-même, d’où l’impression parfois forte de différence, que ce soit agréable ou non.

Pour ma part, j’aimais bien prendre un contre-exemple, et voyais parfois naître des tempêtes sous les crânes ! … Je demandais aux gens “Pensez à un parfum que vous détestez… si 10 personnes dans la rue le portent devant vous, vous l’aurez pourtant bien reconnu à chaque fois !”.

Robustone

Les grandes questions de la parfumerie

Dans tous les domaines, des notions agitent les esprits plus que d’autres. J’ai aimé lire son point de vue sur les reformulations des parfums. Régulièrement, les normes actuelles, environnement ou innocuité entre autres, obligent les parfumeurs à revoir les formules… parfois ça ce « sent », parfois non. Pour notre parfumeur, il s’agit d’une restauration, quand c’est nécessaire, et la beauté étant subjective, pourquoi trouver une version plus belle que l’autre ? Plus il y a aura de beaux parfums restaurés, plus le public aura accès à des classiques.

Je porte Jicky de Guerlain, que je trouve différent d’il y a un peu plus de 30 ans, quand on a fait connaissance lui et moi. J’en suis légèrement déçue, mais je ne voudrais pas qu’il disparaisse ! Même si un jour je faisais le choix de ne plus le porter, je voudrais pouvoir encore aller le sentir, très égoïstement, et même si sa “forme” est modifiée. Et j’aime l’idée que même différent, une jeune fille de 20 ans puisse découvrir sa version actuelle, le plus important serait qu’elle en tire du plaisir à porter cet intemporel.

De même, dans ce domaine, l’éternel questionnement “le naturel contre la chimie” a la vie dure… de plus en plus de maisons lancent des parfums naturels, prétendument à 100%… mais si tout le monde fait ça, que restera-il de notre planète ? La chimie qui tend à se « verdir », est indispensable à notre métier, je le pense aussi. Pour ajouter des couleurs à la palette des créateurs, par exemple. Et puis, une essence de rose n’est-elle pas déjà transformée par la simple chaleur de la distillation ?

Beaucoup de gens je m’en suis rendue compte, font l’amalgame bio/produits locaux contre synthèse… rappelons que beaucoup de matières naturelles de parfumerie font de la route ou prennent les airs pour arriver jusqu’à votre flacon. 🚚✈

Un point important pour la créatrice des parfums Cartier, c’est que tous les parfums peuvent exister, qu’il n’en est point de mauvais, à partir du moment où on sait ce qu’on achète.

Au début des années 90, j’achetais Choc de Cardin, crée par Françoise Caron, dans les parfumeries traditionnelles, mais de nos jours, je dois aller dans les hypermarchés pour le trouver… il a changé, mais je ressens toujours du plaisir à le sentir. Je sens bien qu’il est moins riche, et pour sortir à une vingtaine d’euros le 50ml, je me doute qu’il y a perdu… cependant, on ne me fait pas croire que c’est un parfum luxe d’un grand couturier… en tout cas plus maintenant.

La parfumistique, le parfum au cœur du sujet

Si Mathilde Laurent me lit, elle aura l’impression que je l’encense un peu trop, mais quand elle me parle d’odeurs, de parfums, de sa vie de femme engagée dans le parfum, et même qu’elle invente le terme “parfumistique”, ce terme signifiant que le parfum se suffit à lui-même, je bois du petit lait.

J’aime qu’elle questionne le fait qu’il n’y ait que 7 familles olfactives, alors qu’on peut de nos jours élargir le sujet, sortir des cadres.

Elle évoque ses parfums “haute-couture” que sont les Heures, qu’on peut découvrir uniquement dans les boutiques Cartier, ou aux Galeries Lafayette Haussman (merci à Josiane pour son accueil ! 😊). J’ai ressenti récemment son travail nommé “La panthère”, plus facilement trouvable, qu’elle voit comme un floral-fauve. Tout à fait une création que je pourrais porter, une sorte de floral-chypré animal, souple et suave… et vous reconnaitrez donc que floral-fauve, c’est bien vu !

J’aime la “sublime inconscience” dont elle parle et fait preuve, qui lui permet, peut-être naïvement, mais bien à-propos, d’ouvrir certaines portes. Je la cite : “ Cette forme de naïveté, il faut savoir la chérir, ne pas toujours se laisser ramener à la prétendue réalité qu’est le cynisme”… presque un aphorisme à retenir !

Ses chocs olfactifs ont été les miens : un goût prononcé pour les chyprés, Féminité du bois de Lutens, Mitsouko de Guerlain, Cabochard de Grès que grâce à Mathilde je viens d’acquérir, Parfum de peau de Montana, Magie noire de Lancôme, les musqués comme Helmut Lang, Cologne de Mugler, Flower de Kenzo, j’en passe et des meilleures !

Dans “Sentir le sens”, Mathilde Laurent nous parle de molécules, de beaux parfums et de parfums plus simples, de théâtre, de littérature, d’art au sens large, de son amour pour le thé, que je partage avec elle, et qu’elle voit même comme un “parfum qui se boit”, de culture du parfum, c’est beau et c’est passionnant ! Merci Mathilde et merci Sarah pour cette belle mise en forme à quatre mains.

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